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Camille Pissarro, Port de Rouen, Saint Sever (détail)
© RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
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Les ports de Rouen et du Havre

La Seine possède une portion fluviale (de Paris à Rouen), mais aussi une portion maritime (entre Rouen et le Havre). Sur cette partie du fleuve, l’époque des impressionnistes correspond au développement des activités de construction navale, décuplées grâce à la machine à vapeur. 

A Rouen, le port fluvial fut réaménagé à la fin du 19e siècle et était prévu pour accueillir près de 500 bateaux. Les pratiques des dockeurs se modernisèrent : de plus en plus, on utilisa des grues mécaniques pour remplacer la force des bras humains.  Les chantiers de construction navale rouennais se développèrent. Les plus connus furent certainement ceux de Grand Quevilly, dits Chantiers de Normandie, en 1894. On y construitsai des bateaux, et notamment des voiliers. L’année 1894 correspond aussi au début des travaux d’édification d’un nouveau pont métallique, qui contrastait avec la ville ancienne : le pont Transbordeur. Symbole de l’union de la ville et du port, il fut malheureusement détruit en 1940. 

Le peintre impressionniste Camille Pissarro a mené plusieurs campagnes de peinture dans les ports normands de Rouen, du Havre et de Dieppe. Ici, il se concentre sur l’animation des quais et du pont Boieldieu, ouvrage monumental détruit en 1940 et reconstruit depuis. L’épaisseur des fumées d’usines, et des vapeurs de navires, inonde le paysage. Le pont traversant la Seine, les quais tout proches, apparaissent comme une zone grondeuse, nerveuse et accaparée. 

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Camille Pissarro, Le Pont Boïeldieu à Rouen, soleil couchant, temps brumeux, 1896, huile sur toile (Rouen, musée des Beaux-Arts, dépôt du musée d’Orsay)
© C. Lancien - C. Loisel / Musées de la Ville de Rouen

Le Havre est un avant-port en eau profonde, ouvert sur la façade maritime. Point névralgique du commerce portuaire français, il occupait au début du 20e siècle la place de premier port européen pour le commerce du café. Un an après l’Exposition universelle de Paris de 1867, Le Havre accueillit une exposition maritime internationale qui porta aux nues sa vocation commerciale. 

A l’époque des impressionnistes, le port du Havre s’agrandit et les activités prolifèrent. C’est un visage industriel du port que livre Claude Monet dans son célébrissime tableau, Impression soleil levant, peint en 1872 et exposé deux ans plus tard dans la première exposition du groupe des impressionnistes à Paris. L’œuvre fut vivement commentée par la critique d’art, à tel point qu’on tira d’elle le nom générique de cette nouvelle école de l’esquisse : l’impressionnisme. 

Monet a raconté de façon probablement romancée l’histoire de son œuvre, dont il aurait décidé à la va-vite du titre, s’étonnant presque qu’elle ait pu susciter un choc aux yeux du public et de la critique. Or, si l’on se penche un peu sur la production de Monet au début des années 1870, il est évident que cette œuvre était inhabituelle et audacieuse dans sa production : il avait volontairement poussé à bout la qualité d’esquisse, d’inachevé, de liberté de son geste pour en faire un manifeste esthétique.

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Claude Monet, Impression au Soleil levant, 1872, huile sur toile (Paris, musée Marmottan-Monet)
© Bridgeman Giraudon

Quoiqu’il en soit, cette toile représente une vue du port du Havre et cela n’est pas non plus insignifiant. Monet livre une ode moderniste à cette ville portuaire où il avait passé son enfance, mais aussi où il avait découvert la peinture de plein air aux côtés d’Eugène Boudin. 

En 1903, Camille Pissarro vint peindre plusieurs vues du Port du Havre. L’artiste était alors assez âgé et souffrait de problèmes de vue. Il s’installa à l’hôtel Continental, face au port, afin de capter de la fenêtre de sa chambre l’activité des quais, les mouvements incessants des navires. Sur les 24 toiles nées de ce travail intense, les bateaux à vapeur cohabitent avec les bateaux à voiles et les grues de déchargement. 

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Camille Pissarro, L'Avant-port du Havre. Matin. Soleil. Marée montante, 1903, huile sur toile (Le Havre, musée d’Art Moderne André Malraux-MuMa)
© Florian Kleinefenn

Le Havre fut également pionnière dans l’histoire des régates. En 1842, la Société des régates du Havre, la première de ce type en France, y fut créée. Elle fut suivie par Dieppe, puis par le Yacht Club de France (1867).

« Devant ma fenêtre, toute la journée les grands steamers transatlantiques et autres du matin au soir, avec les docks, le trafic, c’est grandiose. Je crois que je tiens une nouvelle série qui sera intéressante » (Camille Pissarro à son fils Georges, 1903, dans J. Bailly-Herzberg, Correspondance de Camille Pissarro, Tome V, 1991) 

« J’avais envoyé une chose faite au Havre, de ma fenêtre, du soleil dans la buée et au premier plan quelques mats de navires pointant… On me demanda le titre pour le catalogue […] je répondis « mettez impression ». On en fit impressionnisme et les plaisanteries s’épanouirent. »

Monet dans la Revue illustrée à propos d’Impression au soleil levant

« Elle est pour ainsi dire au voisinage de Paris (…) aux portes de l’Angleterre (…). Elle est le nid d’où s’envolent chaque année vers le nouveau monde de véritables flottes. » 

Le Journal officiel de l’Exposition maritime du Havre, 1868

« Quand j’ai pris possession de ma chambre, le port sous ma fenêtre et l’atmosphère jusque par-dessus les toits étaient entièrement remplis par la fumée bistre des bateaux à vapeur. Les gros tourbillons de cette fumée se mêlent avec les jets de vapeur blanche qui s’élancent en sifflant de la soupape des machines. (…) Tout ce qui est activité me plaît, et, dans ce genre, Le Havre est la plus exacte copie de l’Angleterre que la France puisse montrer »

Flaubert, Mémoire d’un touriste, en 1838
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Camille Pissarro, Port de Rouen, Saint Sever, 1896, huile sur toile (Paris, musée d’Orsay)
© RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
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Port de Rouen (Archives départementales de la Seine-Maritime). On aperçoit le Pont Transbordeur à l’arrière plan de cette affiche.